CR-Conference 2 juin 2016 Robert Dujarric

Compte-Rendu de la conférence :  Le Japon vit-il ses derniers jours? Par Robert Dujarric du jeudi 2 juin 2016

 

Le Japon vit-il ses derniers jours?

Par Robert Dujarric du jeudi 2 juin 2016

Vous pouvez lire plus facilement ce compte-rendu sur “Le Japon vit-il ses derniers jours ?” par M. Robert Dujarric au format PDF,    ici

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L’UFE Japon a eu l’honneur de recevoir jeudi 2 juin 2016 dans la salle Atrium de l’Ambassade de France, Robert Dujarric, Directeur de l’Institute of Contemporary Asian Studies (ICAS) de la Temple University Japan à Tokyo, après avoir été Chercheur invité/Hitashi fellow à l’Institut de Recherche du Commerce Extérieur et de l’Industrie (RIETI).

Avec brio et provocation, ce diplômé d’Harvard et de Yale a souligné combien la situation japonaise d’aujourd’hui pouvait mener à une impasse. Démographie en chute libre, immigration insuffisante, entreprises moins compétitives que par le passé, classe politique dominée par des héritiers, féminisation et mondialisation absentes…L’archipel ne serait-il en 2050 qu’une maison de retraite en faillite ? Peut-il rebondir ?

Premier constat démographique

D’après la pyramide des âges de 2015 (se reporter aux slides) la génération la plus nombreuse au Japon est celle des 65-69 ans. En dessous de 49 ans, les générations baissent, avec un gros creux au bas de la pyramide pour les 0-30 ans. Surtout si l’on compare avec la France, qui a des niveaux équivalents pour les jeunes et vieilles générations.

Le taux de fécondité qui permet de maintenir une population stable est de 2,05 – 2,10. Le Japon a un taux d’1,4 (d’après le graphique) quand la Corée du Sud est à 1,2… ce qui est extrêmement bas.
Le nombre de naissances est passé de 6,1 millions sur la période 1990/95 à 5,26 millions sur  2010/2015.

Tout cela signifie que le nombre de Japonais entrant dans le cycle de fécondité est beaucoup plus faible que le nombre de Japonais vieillissants.

Parallèlement, les flux migratoires baissent depuis 2005 (quand ils progressent en Allemagne, à la situation démographique comparable au Japon) même s’il y a un peu plus d’étrangers parmi la population qui travaille Il y a 2,1 millions d’étrangers au Japon ce qui représente 1,68% de la population. Contre 9,3% en Allemagne, 6,6% en France ou 8,4% en Grande Bretagne.

Le Japon vit donc une situation unique parmi les pays développés : c’est le seul pays qui a peu d’enfants et peu d’immigrés.

Et c’est symptomatique à Tokyo.

Lorsque l’on compare la population d’étrangers résidents, on constate qu’à Londres une personne sur 3 n’est pas britannique. Quant à Tokyo, les étrangers représentent moins d’une personne sur 30 !

C’est pourtant une très grande métropole avec de nombreux sièges sociaux d’entreprises internationales.

Mais c’est une ville tout sauf cosmopolite, la seule grande ville développée qui soit mono-nationale.

Deuxième constat : l’absence de féminisation

De tous les pays développés, le Japon est celui qui est le moins féminisé au travail.

Les femmes sont 7% à être à des postes de direction au Japon, contre 26% en France, 20% aux USA et 31% en Allemagne. Cela se voit aussi dans les conseils d’administration (1,1% au Japon contre 18% en France) et dans les universités. Un étudiant sur 5 est une étudiante à l’université de Tokyo (et le pourcentage est similaire dans le Ho-Gakubu, la Faculté de droit) ce qui est équivalent, à quelques point de pourcentage près, à la proportion de femmes à West Point, l’académie américaine de l’armée de terre !

Le problème est loin d’être résolu sur le marché du travail si la proportion de femmes continue d’être faible dans les formations universitaires d’élite.

Troisième constat : l’absence de mondialisation

L’absence de mondialisation se constate dans la formation académique, les entreprises et les institutions internationales.

– L’élite japonaise est élevée derrière un mur de Berlin : la génération éduquée dans les grandes universités japonaises est presque uniquement japonaise, contrairement aux élites des autres pays développés qui se mondialisent.

Ils sont 1% d’étrangers à la Tokyo University Law Faculty contre 19% à Harvard.

A l’université de Waseda, 90,6% des étudiants et 96,6% des professeurs sont japonais. L’essentiel des étudiants étrangers étant chinois et coréens.

Plus inquiétant encore, les Japonais vont de moins en moins étudier à l’étranger. A l’université de Columbia, on constate une baisse de 23% des étudiants japonais entre 2004 et 2013, quand les étudiants allemands ont progressé de 22% et les français de 68%.
Les études à l’étranger ne sont pas encouragées : calendrier scolaire différent, pas de système Erasmus, difficultés d’avoir des crédits en étudiant à l’étranger… et l’expérience n’est pas valorisée tant que ça.

Les Japonais ne vont pas étudier à l’étranger mais n’y enseignent pas non plus : 5 professeurs sont japonais à Stanford sur 156, 2 sur 264 à Harvard, aucun au MIT.

On assiste à une déconnexion sur le plan académique du Japon du reste du monde, qui lui s’internationalise de plus en plus (avec la multiplication des stages et séjours d’études à l’étranger).

– Le Japon est sous-représenté dans les institutions internationales. Par exemple à l’ONU, où le Japon n’a que 291 cadres réguliers contre 848 français, 561 allemands et 561 italiens.

– La présence étrangère est aussi très faible dans le business.

Très peu d’investissement étrangers au Japon (4,1% du PIB contre 24,7% pour les pays développés)

Peu d’étrangers travaillent au Japon, et pour les japonais, il y a très peu d’opportunités de travailler dans des entreprises étrangères, ou de travailler à l’étranger.

Conclusion 

Est-ce que ça peut durer ?

La combinaison d’une faible fécondité avec une faible immigration, d’une sous féminisation paraît une potion mortelle à l’avenir. A moins d’une transformation radicale ?

On a pu voir qu’au 19ème siècle, le Japon s’était transformé plus que tout autre pays européen. Cela pourrait avoir lieu au 21ème siècle ?

Le problème c’est que la révolution Meiji avait été faite par des samouraïs, jeunes, modestes, iconoclastes, et ambitieux qui ont mis en place un système politique, éducatif valorisant l’obéissante et la hiérarchie… ce qui fait qu’il est très difficile de réformer le Japon aujourd’hui. Là où sous Meiji les institutions étaient faibles et les hommes forts, aujourd’hui le système est fort et les hommes faibles.

Questions

1–Le Japon vit-il une apocalypse joyeuse ?

Le problème est réellement le financement d’une économie vieillissante. Même si comparativement à la France, le Japon emploie beaucoup et bien les vieux travailleurs, les vieux vivent de plus en plus vieux et coûtent cher à la sécurité sociale. Et une des racines du mal effectivement ici, c’est qu’on n’a pas le sentiment d’être en crise puisque c’est un pays très agréable à vivre.

2–La dynamique de la dette pourrait-elle les forcer à changer ?

Rappel : La dette est colossale au Japon : 240% du PIB et elle augmente de 10% par an.

Elle représente 10 trilliards de yens, ce qui fait 10 millions d’arriérés par tête !
On peut imaginer un scénario où le gouvernement décide d’annuler la dette, qu’elle ne soit pas remboursable. Est-ce que ça se terminera par une révolution ?

On peut aussi imaginer que la situation perdure telle quelle pendant encore une dizaine d’années sans que les investisseurs s’en inquiètent. Le Japon n’étant pas la Grèce, il a une économie productive et des secteurs très compétitifs et a l’option de la dévaluation.  La situation n’est peut être pas aussi catastrophique que ça.

3–Les brevets : un levier en faveur du Japon ?

Oui mais sur le plan technologique, le Japon a raté plusieurs coches depuis 10/20 ans. Ils avaient été pionniers dans le développement des téléphones connectés à internet, aujourd’hui la plupart des composants de l’iphone sont made in Japan mais les profits vont à Apple. Le Japon n’est aussi en pointe que dans les années 1990 avec le walkman, la télévision.

4–Avec une population qui décroît, les entreprises japonaises vont-elles chercher des relais de croissance à l’étranger ?

Oui, les clients japonais sont en train de disparaître, par exemple la consommation japonaise de bière a atteint son pic en 1992 ! puisque les personnes âgées ne boivent plus de bière…

C’est un grand défi pour les entreprises japonaises de se tourner vers l’étranger : car en rachetant des entreprises étrangères, il faut fusionner le management avec des équipes japonaises. Or c’est très difficile de trouver des Japonais capables de diriger des entreprises étrangères (car les Japonais ont une culture du travail dans les grandes entreprises qui est très spécifique) et pour cette raison, c’est aussi très difficile d’intégrer des managers étrangers dans les entreprises japonaises (en plus de l’obstacle de la langue).

C’est pour cela que les entreprises japonaises essaient de recruter des jeunes étrangers qui parlent japonais, mais il y en a très peu qui sortent des universités japonaises, comme on l’a vu plus haut. Et puis un étranger voudra-t-il accepter de rentrer dans une grande entreprise japonaise, où il faut attendre d’avoir 40 ans pour avoir un poste important ?

5–Comment expliquer le recul des étudiants japonais dans les universités étrangères?

Dans les années 1980 pendant la bulle financière, des entreprises japonaises ont sponsorisés des étudiants japonais pour étudier à l’étranger… mais lorsqu’ils sont revenus, ils ont réalisés que ceux qui étaient restés avaient plus progressés. Cela a diminué l’attrait des études à l’étranger.

Et puis en dehors des sciences dures, les universités japonaises ne sont pas compétitives, car on n’apprend pas aux Japonais à faire de la recherche, écrire un papier, analyser, poser des questions…ce qui fait qu’ils n’ont pas le niveau dans les universités occidentales. Et la compétition est plus forte pour les places à l’étranger puisque beaucoup d’étudiants de bons niveaux postulent dans le monde entier.

6–La stratégie japonaise des petits pas pourrait-elle sauver la situation ?

La stratégie des petits pas fonctionne pour un petit problème. Ce qui a sauvé la Japon sous l’ère Meiji et après la guerre, c’était les grands pas. Sur le sujet de l’immigration, le Japon fait de trop petits pas : face au déclin démographique, le Japon aurait besoin de millions et de millions d’immigrés… qui ne pourraient venir que de Chine pour pouvoir apprendre rapidement la langue, les kanjis. Car faire appel aux infirmières philippines pose problème, si elles ne savent pas lire les kanjis de l’ordonnance !

Il faut qu’il y ait beaucoup d’étrangers qui s’installent au Japon mais ce n’est pas très vendeur électoralement…

7–Certains japonais n’ont pas d’inquiétudes à ce que la population japonaise de 120 millions aujourd’hui recule à 80 millions, comme sous l’ère Meiji florissante. Un recul de la population serait-il forcément un mal ?

Revenir à 80 millions, certes, mais qui va financer les personnes âgées ?

80 millions de vieux aujourd’hui contre 80 millions de jeunes sous l’ère Meiji, c’est très différent !

8–Le manque de valorisation des salariés serait-il un frein à l’innovation ?

Dans les entreprises japonaises, on ne veut pas valoriser trop les haut-potentiels car on s’attache à ce que tout le monde progresse. Pour les japonais ambitieux, l’entreprise japonaise est effectivement sous-valorisante (il faut attendre avant de faire carrière). De même pour les universités japonaises qui fonctionne sur le principe de mandarinat où l’élève doit attendre que son professeur parte à la retraite pour reprendre sa chaire.

9–N’y a-t-il pas un frémissement de la natalité depuis Fukushima ?

Les niveaux sont stables pour 2014/2015. Et le problème c’est que la fécondité ne va pas augmenter dans les 10 années à venir car il y a beaucoup moins de mères potentielles que de mères actuelles (cf pyramide des âges). Il va même falloir plus d’enfants par femme pour maintenir un niveau stable de naissances. Mathématiquement la population ne peut que baisser… et la faible fécondité est renforcée par deux facteurs : un système social qui aide très peu les mères célibataires, et une proportion de CDI en baisse (or les Japonais ne sont pas prêts à fonder une famille sans CDI)…l’Etat fait peu finalement pour les familles, et ça ne va pas s’arranger puisqu’électoralement, il y a plus de personnes âgées à séduire que de jeunes…

10–La candidature des J.O contribue-t-elle à l’ouverture du pays ?

Shinzo Abe ne l’a pas fait pour l’internationalisation mais pour le prestige…Ce qui contribue le plus à l’ouverture du pays, c’est la dépréciation du yen qui booste le tourisme. Mais cela reste un tourisme de groupe, très organisé (pour les chinois), il y a peu d’offre à bas coût et pour les touristes individuels.

11–La baisse démographique est-elle un problème si les emplois sont peu à peu remplacés par des robots, 40% pourraient l’être en 2050 ?

Oui elle est un problème, car le remplacement des hommes par des robots a lieu dans un avenir lointain quand c’est aujourd’hui qu’il faut supporter le coût des retraites et des dépenses de santé. Et puis, combien de temps va mettre le Japon à utiliser ces nouvelles technologies ? Est-ce qu’il sera forcément à la pointe de la technologie ?

12–Comment situer le Japon par rapport au reste du monde en terme d’évolution de population ?

Le Japon est en avance sur le vieillissement. Aujourd’hui des experts étrangers viennent étudier comment le Japon gère le problème alors qu’il y a 20/30 ans, ils venaient pour étudier leurs nouvelles technologies ! Ironie. Le vieillissement est un gros obstacle dans l’avenir du Japon.

Toutes les civilisations s’écroulent… le tout est de savoir quand ?

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